[Témoignage] Le sixième sens d'une auxiliaire de vie

"J’aime à penser que j’étais un oiseau de nuit, mais j’étais plus perçue comme un moustique qui bourdonne à l’oreille alors que vous essayez désespérément de dormir.

Ou un cheveu dans la soupe.

Cette étrange impression d’être en trop.

J’ai accompagné pendant 12 ans une personne en situation de handicap lourd et sa femme dans leur journée, ou plutôt leurs nuits.

Sorties familiales, entre amis, soins, rituel du coucher, surveillance du sommeil…

Et une consigne simple qui prime : « Je ne dois jamais être seul ».

Simple… Pas tant que ça.

Et l'intimité dans tout ça ?

La formation est très factuelle et rapide : une nuit d’observation et une nuit coachée pour tout faire. Le reste… Les autres interrogations… Le vivre-ensemble… C’est au jour le jour (enfin toujours la nuit) que j’apprends.

Est-ce que je me trompe ?

Je veux bien faire. Trop ?

J’ai 24 ans et je suis si disciplinée que je prends ma mission au pied de la lettre. Pas question de le laisser seul.

Mais quelque chose me pose problème. Et l’intimité dans tout ça ?

Le babyphone qui me permet de veiller sur lui est allumé de façon continu. Et l’énervement que je peux sentir me touche plus que de raison.

Leur agacement est légitime. Ils se font à ma présence. C’est une fois le soleil couché que je deviens embêtante. Ça aurait pu être chouette d’être une créature de nuit, mais non…

Il faut bien comprendre une chose : la nuit, c’est sacré.

Parfois, il oublie m’avoir appelée et le temps de traverser l’appartement, il s’est déjà rendormi et me fait les gros yeux quand j’entre dans la chambre et me retrouve à ses côtés.

L’irritation peut être tout autre :

  • Je ne suis pas arrivée suffisamment vite à son goût.

  • Le chien s’est glissé dans la pièce parce que je n’ai pas fermé la porte.

  • Ou la porte a fait trop de bruit.

  • Je ne trouve pas la télécommande pour éteindre la télévision.

  • Le babyphone fait des interférences et le réglage que j’essaie désespérément de faire le dérange.

  • Je mets mon pied dans une mare de pipi que le chien (oui, encore lui) a gentiment déposé sur ma route, et le petit cri de surprise n’est pas à leur goût.

La patience dont ils font preuve au quotidien, s’effrite une fois le soleil couché. Oh oui, la nuit est sacrée et la dompter est un art que j’apprends à chaque garde.

Je saisis cette crispation, mais j’ai du mal à faire avec. Je passe quand même trois à quatre jours par semaine au milieu d’un couple en situation de handicap.

Il n’y a pas d’autre mot : AU-MI-LIEU

Enfin, je ne dors pas entre eux non plus, mais c’est tout comme.

J’ai besoin de trouver une solution.

J'ai essayé beaucoup de choses

  • Me faire toute petite. Mais c’est littéralement impossible. Je fais près d’1m80. Et pas sûre qu’ils m’auraient choisie comme déco d’intérieur. Je ne m’accorde pas trop avec la tapisserie.

  • Être muette, mais ça ne renvoie pas une bonne image de moi. Et je n’ai jamais réussi à développer la télépathie.

  • Me barricader dans la chambre des veilleurs, mais l’angoisse de ne pas entendre un appel ou de ne pas être assez réactive me pousse à rester sur le pas de la porte. De deux choses l’une, je donne l’impression d’espionner. De deux, j’ai vraiment l’air stupide.

Il n’y a pas de bonne réponse !

Ce sont ces 12 ans de pratique qui m'ont formé à ce métier.

J’ai trouvé une solution. Je suis devenue cette personne qui utilise l’humour comme moyen de défense quand elle n’est pas à l’aise.

À défaut d’être un oiseau de nuit, je suis la clown de service !

Ça a permis une chose, de désamorcer des situations de tension et offrir de beaux fous rires.

Mais ce n’est pas magique à tous les coups. Parfois il faut juste percer l’abcès et leur rappeler que je ne suis pas loin en cas de besoin.

Lâcher suffisamment de lest pour laisser place à une intimité qui est bien compliquée à cause de ma présence. Être une complice d’une surprise de Saint-Valentin ou d’anniversaire, aider à préparer un bon repas, ou simplement s’éclipser pour permettre un moment d’intimité.

Alors, oiseau de nuit ou clown de service ?

Ni l’un ni l’autre, juste une auxiliaire de vie qui a appris à danser sur la corde raide de l’intimité. Un funambule de l’humain, jonglant entre présence rassurante et respect de l’espace sacré.

Car au-delà des formations et des protocoles, c’est bien l’écoute et l’empathie qui comptent. Un sixième sens qui se développe au fil des nuits et des rires partagés. On apprend à décrypter les silences, à composer avec les regards et à deviner les soupirs.

Devenir un adjuvant dans la quête de bien-être, voilà l’essence de notre mission. Un rôle qui se mue parfois en complicité, un pas de côté délicat à négocier. Comment ne pas être touchée par ces moments du quotidien partagés ?

Alors oui, il y avait des nuits où je me sentais en trop. Un cheveu dans la soupe de l’intimité. Mais c’est à ce prix que l’on tisse des liens indéfectibles, que l’on devient un témoin privilégié de l’extraordinaire, de la vie tout simplement.

À tous les oiseaux de nuit et aux clowns de service : n’ayez pas peur de trébucher. Car c’est dans l’imperfection de nos gestes que se dessine la plus belle des mélodies, celle de l’humain.

Derrière le handicap, il y a des personnes, des couples, avec leurs aspirations, leurs désirs et leurs rêves. Notre mission est de les accompagner sur ce chemin, avec bienveillance et humilité.

C’est ça le secret, soyez parfaitement imparfait !"

Anonyme

Ex-auxiliaire de vie